|
||||||||
|
|
Expériences du présent
Thème du programme de Français MP 98-99
Le substantif « présent » peut prendre deux sens : un sens temporel, qui loppose à la fois au passé et au futur, et un sens spatial, si on le considère comme lantonyme d « absent ». (Etre dans le monde et dans le temps).
Il ne saurait y avoir dexpérience que du présent. Une expérience passée nest quune expérience révolue de ce qui fut présent, une expérience future, nest, de la même façon, que lexpérience à venir de ce qui se présentera.
Saint Augustin, Confessions (~400) : « Quest-ce donc que le temps ? Si personne me le demande, je le sais ; mais que je veuille lexpliquer à la demande, je ne le sais pas ! ». Il y a « un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception, un présent relatif à lavenir, lattente. »
Le temps implique le changement : ce qui « a été » (passé) « fut » présent à un moment.
Le présent est présence, donc une donnée immédiate, soit de la perception, soit de le sensation pure, soit du sentiment. Cest dans la relation de mon corps et des choses que je fais lexpérience du présent. Dès lors, cette conscience du présent saccompagne dune conscience de réalité.
Le refus du présent est, au fond même de lêtre, le refus de vivre, le refus daffronter le réel. Il suffit, pour refuser le présent, den ignorer la présence, pour remplir le moment actuel de la représentation de ce qui a été ou de ce qui pourrait être.
Le présent implique une personne qui le ressent : le présent ne peut être qualifié de tel, quen référence à un sujet dont il est, justement, le présent, et dont ce sujet fait donc, justement lexpérience.
Linstant extatique : instant et éternité
Le présent, cette transition fugitive, si on ne la réduit pas à une abstraction mathématique, comporte une certaine épaisseur de durée, qui peut aller dun présent fulgurant, désigné métaphoriquement du nom dinstant, à un intervalle de temps plus ou moins long. La difficulté consiste alors à trouver les critères qui permettent de délimiter le présent, cest-à-dire de préciser où il commence et où il finit. Linstant est ce qui ne dure pas pour Aristote : il est en tant quil nest pas. Aristote en conclut quil est du non-être. Linstant peut désigner la fulgurance dun présent vécu avec intensité, parce que, dans le cours de lexistence, se produit alors un changement radical, soudain et bref, qui peut marquer une direction nouvelle. Bachelard voyait dans linstant la rupture créatrice de la vie.
La plénitude savourée de chaque instant comble lâme dun bonheur parfait, ny laissant aucun vide quelle doive combler par lespoir dun futur meilleur ou le souvenir dun bonheur perdu.
Le souvenir de la durée est parmi les souvenirs les moins durables. On se souvient davoir été, on ne se souvient pas davoir duré. L éloignement dans le temps déforme la perspective de la longueur, car la durée dépend toujours dun point de vue. Les objections de Bachelard à Bergson. (Doc. 19/2/99a)
Il y a un contraste entre l « instantanéité » supposée du présent et la « durée » plus ou moins requise pour « avoir » une expérience.
Saint Augustin sinscrit dans la tradition platonicienne pour laquelle seul est, et seul est véritablement connaissable, ce qui est éternel, lEtre, Dieu, les essences. Montaigne affirme que « ce qui est éternel, cest-à-dire qui na jamais eu de naissance, ni naura jamais de fin, à qui le temps napporte jamais aucune mutation. » (cest Dieu).
Mais quen est-il de la représentation ? Nest-il pas paradoxal de parler dune présence de ce qui est représenté ? Sil ny a pas actualité du représenté, il y a actualité de la représentation. Cest dans le présent que je me représente labsence. Jai une représentation actuelle, donc réelle de lavenir ou du passé.
Toute vérité est une route tracée à travers la réalité[1] : « Toute vérité » : il y a donc un grand nombre de vérités. Par exemple : vérité du présent, vérité de lexistence, vérité du corps, Il ny a par contre que « la réalité » (unicité).
« Vivre est chose exclusivement présente. » (Montaigne)
« Le présent na point détendue. » (Saint Augustin, Les Confessions, IX, 15)
Au programme : la deuxième conférence sur la perception du changement.
1859-1941
La pensée et le mouvant est paru en 1934.
La perception du changement (le chapitre V) contient le texte de deux conférences que Bergson a prononcées en Grande-Bretagne les 26 et 27 mai 1911.
1ère conférence : Eléates et les « métaphysiciens en général » ont extrait lhomme du temps que la philosophie bergsonienne va permettre de réintégrer.
La philosophie est née de linsuffisance de la perception. Parce que chaque philosophie est partielle, la philosophie est plurielle. La philosophie peut sunifier si elle travaille à dilater la perception.
La visée de lart est lextension du champ de la perception. Les poètes et romanciers sont aptes à faire surgir en nous des émotions enfouies et inaperçues. En fixant sur la toile ce que nous avions perçu sans lapercevoir, le peintre modifiera notre perception de la réalité. Nous aurons à voir par un travail de lattention ce que lartiste a perçu dans la fulgurance de la grâce.
Une juste perception du temps rétablira la métaphysique dans ses droits.
19[2] > Un « effort violent » est nécessaire.
20 > Le mouvement de la main qui se déplace est une « chose simple ».
21 > Chaque mouvement est indivisible dans son unité.
22 > Lillusion de la divisibilité naît des besoins de laction.
23 > Zénon dElée confond le mouvement avec lespace parcouru, (trajet et trajectoire).
24 > Le mouvement est irréductible à des positions immobiles.
25 > « Tout changement réel est un changement indivisible. »
26 > « Le changement na pas besoin dun support. »
27 > Nos habitudes visuelles sont responsables de nos illusions.
28 > La science contemporaine affirme que la mobilité est réalité. (Cest la physique corpusculaire.)
29 > La substance du moi est dans sa continuité indivisible.
30 > La durée vraie est chose claire.
31 > En résumé, la réalité est mobilité.
32 > Préférons la mobilité des flots à la fixité de la terre.
33 > Le passé existe, et non le seul présent.
34 > Le passé est ce qui a cessé dêtre utile.
35 > Le présent indivisé et perpétuel est un présent qui dure.
36 > Chez les mourants sopère un retour du passé.
37 > « Le passé se conserve de lui-même, automatiquement. »
38 > Le passé se conserve de lui-même en nous, et aussi au dehors.
39 > Les problèmes liés aux notions de substance et de changement sont résolus.
40 > La vision juste du changement éclaire le problème de la liberté.
41 > Par la durée, nous accédons à léternité de la vie.
Le mouvement et le changement sont indivisibles. Le mouvement est indivisible parce que nous le sentons indivisé.
Cest la confusion entre laction sur le réel et la nature du réel qui explique lillusion de limmobilité.
La pure durée nest quune succession de changements qualitatifs et non une juxtaposition de moments homogènes mesurables par lesquels sintroduit subrepticement lespace. Elle est hétérogénéité pure.
La philosophie bergsonienne est une philosophie de laction. Il ny a pas de substance sous le changement et le mouvement. Ils sont en eux-mêmes substantiels. Nous substituons des positions au passage.
La vue est le sens de lespace, louïe est le sens du temps.
Lintuition : saisir les choses du dedans. La durée, pour être saisie dans la vraie clarté de lintuition exige une déconstruction de nos habitudes.
Cest lévénement qui fixe ses limites au présent : on désignera par présent le laps de temps qui sécoule entre le commencement et la fin dun événement.
Bergson conteste la conception augustienne que le passé puisse survivre autrement que par lintermédiaire du présent et que la mémoire soit un magasin conservant ce passé dans lequel il suffirait de puiser les souvenirs qui y sont rangés.
Le présent au sens large englobe toujours un passé et un avenir proches. Entre dans ce présent tout élément du passé et du futur qui sarticule étroitement avec le présent immédiat, cest-à-dire qui lintéresse ou linfluence directement. (critère retenu par Bergson p.169) : la distinction du passé et du présent, « arbitraire, relative à létendue du champ [ ] de notre attention à la vie ». Il ny a pas lieu dopposer présent et passé comme ce qui est à ce qui nest pas, mais comme ce qui est utile à ce qui ne lest pas. Le cerveau élimine le passé inutile à laction pour ne retenir que ce qui peut servir le moment présent. Le cerveau est ainsi ce qui permet loubli. Le présent est durée, continuité, il est mouvant, cest-à-dire très exactement le contraire dune éternité figée, immuable, cest-à-dire, étymologiquement, qui ne peut changer.
Bergson refuse le tout scientifique et des thèses quil désapprouve : le mouvement divisible, vision simplifiée et simpliste du monde donnée par les scientifiques, est pour lui une vue de lesprit.
« revenir à la perception » (1ère conférence p.148)
« Je vais vous demander de faire un effort violent pour écarter quelques-uns des schémas artificiels que nous interposons, à notre insu, entre la réalité et nous » (19-p.157, 2nde phrase de la 2nde conférence)
« Je dis que ce mouvement de A en B est chose simple. » (20-p.158)
« Le mouvement est la réalité même. » (22-p.159)
« nous méconnaissons le réalité vraie » (p.160)
« Tout changement réel est un changement indivisible. » (25-p.162)
« Le changement na pas besoin dun support. » (26-p.163)
« Il y a des changements, mais il ny a pas, sous le changement, de choses qui changent. » (26-p.163)
« Le mouvement nimplique pas un mobile. » (26-p.163)
« Ecoutons une mélodie en nous laissant bercer par elle : navons-nous pas la perception nette dun mouvement qui nest pas attaché à un mobile, dun changement sans rien qui change ? » (27-p.164)
« la durée réelle est ce que lon a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. » (30-p.166)
« le passé fait corps avec le présent » (p.170)
« Le passé se conserve de lui-même, automatiquement. » (37-p.170)
1913-1960
Noces paraît en 1939 alors quil a 26 ans.
Lépigraphe de Noces a de quoi surprendre, Albert Camus cite Stendhal : une des Chroniques italiennes, « la duchesse de Palliano ».
Tipasa est une ville romaine dAlgérie en ruines, à 65 km dAlger, sur laquelle se sont greffés des villages de pêcheurs.
Lessai dessine un parcours dans un lieu, tout au long dune journée dété, du matin à la tombée de la nuit. Camus y décrit une expérience de la plénitude, de la satiété. Il ny est pas venu seul. Dans ce 1er essai, la nature sincarne plus spécifiquement dans le soleil et la mer. Cet essai nous plonge donc dans la joie des sens, sensations de bien-être traduites par la métaphore filée de lunion, de la fusion charnelle, qui concerne à la fois les éléments de la nature elle-même et le rapport de lhomme et de la nature.
Djémila, cest le Désert, sur les hauts plateaux du Constantinois, et il faut beaucoup de temps pour y arriver.
Le 2nd essai présente des caractéristiques qui le rapprochent du 1er : il décrit également un lieu précis, un autre paysage de ruines romaines, visité au long dune journée entière. Cet essai dit aussi les noces de lhomme avec la nature, mais dans une tonalité bien plus sombre et plus amère que le 1er essai. Alors que Tipasa permettait de ressentir la plénitude dans labandon aux éléments, Djémila procure au contraire une sensation de dépouillement, de dessèchement du corps, fouetté par un vent violent. A Djémila, le soleil dessèche, brûle et dévaste les corps, il les pétrifie.
Après une brève introduction, qui donne à voir quelques images du peuple algérien, Camus brosse le tableau des baignades à Alger, et loppose aux silences de ses soirs « fugitifs », il dépeint ensuite ce peuple enfant aux « bonheurs faciles », « sans défense contre la mort », enfin il conclut sur la pureté de ce peuple et « lâpre leçon » de ce pays.
« à Jean Grenier ». Cest en 1937 que, profitant dun billet à tarif réduit, Camus a fait le voyage à Florence.
Le parcours auquel invite « le désert » suit donc encore une forme nouvelle, par rapport aux trois essais qui le précèdent. Il ne sagit plus de découvrir un lieu bien circonscrit, mais un pays tout entier, LItalie, présentée comme la patrie de lart et des peintres, ce qui permet une atemporalité relative à la description. Camus nous invite à le suivre à travers la Toscane (en particulier dans les villes de Pise et de Florence) en évoquant alternativement des paysages et des peintures. Camus conclut que lItalie est pour lui une terre de prédilection parce quelle incarne par excellence le balancement qui clôt sa réflexion sur lhomme et son bonheur : la coexistence de la beauté et de la mort est paradoxale, mais il faut y consentir sans pour autant sy résigner.
Dès le 1er texte Noces à Tipasa, Camus constate la difficulté de remonter à lexpérience originelle, entreprise quil décrit toujours comme une sorte dascèse : « Ce nest pas si facile de devenir ce quon est, de retrouver sa mesure profonde. » (p.14). Mais dans le vent à Djémila, il semble atteindre à cette plénitude dans le sentiment immédiat de lexistence : « Oui, je suis présent . [ ] Car, pour un homme, prendre conscience de son présent, cest ne plus rien attendre.» (Le vent à Djémila p.26) (lucidité)
On retrouve dans Noces une exaltation lyrique (comme chez Gide) face à la beauté du monde, une sorte divresse qui conduit à loubli de tout ce qui nest pas la sensation immédiate. Pour Camus, le corps est un instrument de perception.
Ces noces ne sont pas avec un être, mais avec le monde réel, le monde présent, dans toute sa sensualité débordante et dévoratrice. Une telle union conduit, dans Noces à Tipasa, à « lheureuse lassitude dun jour de noces avec le monde » (p.17)
Les expériences ont une durée : « Que dheures passées à écraser les absinthes, »
Lhédonisme du dénuement relève bien dune ascèse, qui, chez Camus, implique une sorte de « dépossession de soi-même », un renoncement à toute illusion et plus particulièrement à lespoir dune autre vie.
A propos des algériens : « Ce peuple tout entier jeté dans son présent vit sans mythes, sans consolation. », « aucune divinité trompeuse » (p.46). La jeunesse dAlger na pas dhistoire, ni de devenir : la morale est de profiter de linstant. « Voici un peuple sans passé » (p.45-46). Lindifférence à lhistoire est aussi lindifférence à la mort. Par « mythes », Camus entend ici religion, ou éléments consolateurs dun religion. Le dimanche et le cimetière perdent ici leur sens. Le peuple dAlger est exemplaire aux yeux de Camus dans la mesure où il sait vivre au présent, refusant les espoirs dune autre vie, ainsi que le recours mensonger à une quelconque transcendance. Selon Camus, le vie ne peut se révéler dans toute sa beauté quà ceux qui acceptent lidée que la chair est mortelle.
Le site des ruines de Djémila lui fait sentir son propre dénuement et le goût de la mort, quil a en commun avec cette ville morte. Camus sinscrit contre le projet et contre la mort. « Il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie. Elle est pour moi une porte fermée. » (p.27). « De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de lhumanité, les Grecs firent sortir lespoir après tous les autres, comme le plus terrible de tous. » (p.49)
Noces est un hymne à la vie, fait lapologie de la satiété.
Le présent est le temps le plus performatif qui soit. Fonction performative : dire, cest faire. Exemples dans Noces p.15 : « "Voici qui est rouge, qui est bleu, qui est vert. Ceci est la mer, la montagne, les fleurs" ».
On trouve dans Noces un présent incident, correspondant à des actes, à des mouvements, à lintrusion ou en tout cas à la manifestation de la vie des hommes dans un paysage de ruines qui devrait signifier la mort.
Le passé de Noces est intégré au présent, transformé en présent.
Le mythe de Sisyphe montre que lenfer peut être un éternel présent : là où limpassibilité de lhomme et sa grandeur sont sans espoir (p.55) : « Cette impassibilité et cette grandeur de lhomme sans espoir, cet éternel présent, cest cela précisément que des théologiens avisés ont appelé lenfer. ». Un Piero della Francesca lavait compris, mais le cardinal Carafa aussi. Et on saisit mieux pourquoi Camus a choisi pour épigraphe le récit fait par Stendhal de ses derniers instants. Car la manière dont le cardinal, étranglé par deux fois, regarde le bourreau sans prononcer un mot, illustre et le principe de répétition et le regard stoïque qui caractérise le condamné, le damné, et Sisyphe lui-même, avant de caractériser lhomme confronté à labsurde.
« Tout à lheure, [ ] jaurais conscience [ ] daccomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, cest bien ma vie que je joue ici. » (p.16)
« Jappelle imbécile celui qui a peur de jouir. » (p.18)
« A Tipasa, je vois équivaut à je crois ». (p.18)
« Il y a un temps pour vivre, et un temps pour témoigner de vivre. » (p.18)
« Il est des lieux où meurt lesprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même. » Le vent à Djémila p.23 (1ère page)
Djémila : « Ce nest pas une ville où lon sarrête et que lon dépasse. » (p.24)
« Par [ma peau], auparavant, je déchiffrais lécriture du monde. » (p.25)
« De la mort et des couleurs, nous ne savons pas discuter. » (p.29)
« Toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre. » (p.30)
« Le monde finit toujours par vaincre lhistoire. » (p.32)
« Beaucoup en effet, affectent lamour de vivre pour éluder lamour lui-même. On sessaie à jouir et à « faire des expériences ». Mais cest une vue de lesprit. » L'été à Alger p.48
« On se dépêche de vivre » (p.46)
« Cest quils [les peintres] travaillent dans cette matière magnifique et futile qui sappelle le présent. » Le désert p.54
« Jappelle vérité tout ce qui continue. » (p.54)
« La seule vérité est le corps ; cest une vérité qui doit pourrir » (p.55)
« Il ny a pas tellement de vérités dont le cur soit assuré. » Le désert p.56
« Double vérité du corps et de linstant » Le désert p.59. La formule est sans doute celle qui exprime de la façon la plus concise la conception camusienne de la vérité qui refuse labsolu, le transcendant et toute forme de prospective.
« Une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. » (p.63)
« On y apprend du moins à ne compter sur rien et à considérer le présent comme la seule vérité qui nous soit donnée par « surcroît ». » Le désert p.65
« Mais quest-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et lexistence quil mène ? » Le désert p.65
« La grande vérité que patiemment il [le paysage] menseignait, cest que lesprit nest rien, ni le cur même. » Le désert p.67
« le bonheur naît de labsence despoir ». (p.68)
Dans la préface de lenvers et lendroit, Camus écrit : « Il ny a pas damour de vivre sans désespoir de vivre. »
1895-1970
Il a été emprisonné après la guerre pour pacifisme, puis pour collaboration.
Les Grands chemins furent écrits en 2 mois fin 1950.
Le roman souvre sur une citation de Shakespeare.
1er jour [p.9-29]: errance heureuse, rencontre de différents personnages (vieille bergère, femme aux pommes, ), traversée de différents villages, recherche dun gîte, rencontre du curé chez qui il passe la nuit.
2ème jour [p.29-46] : rencontre de lartiste. Le Narrateur et lArtiste vont à G. où ils couchent dans la même chambre.
3ème jour [p.46-67] : le jour de la foire, et la nuit de la bagarre : deux charpentiers colosses (les « éléphants ») invitent le Narrateur à une « tournée des grands-ducs ». Episode de la bagarre, puis fuite nocturne.
4ème jour [p.66-73] : sur la route, ensemble.
Le temps de la narration se dilate.
Ø Au « moulin dhuile » : bien-être du Narrateur et « mystères » domestiques chez les Edmond. [p.73-103]
Dialogue un dimanche avec « une charmante jeune fille » qui veut être conduite à larrêt dautocar sur la grande route. Le Narrateur lattend comme convenu, mais elle ne sort pas. Un second rendez-vous est alors fixé. La jeune fille arrive donc à senfuire. Alors arrive un « type maigre » qui vient accuser le Narrateur de détournement de mineure Désormais, tout le village jase sur le Narrateur.
Le Narrateur doit ensuite soccuper des « drôles de combines » de M. Edmond.
Ø Remise en question / mise en jeu : la visite de lartiste et ses conséquences. [p.103-129]
LArtiste propose au Narrateur de venir avec lui jouer au poker.
Le Narrateur demande un jour de congé pour aller rejoindre lArtiste et jouer aux cartes.
Ø Retour au moulin : lexpédition à Pont-de-lEtoile [p.129-146]
Disputes conjugales chez les Edmond Le Narrateur doit rendre un service à M. Edmond : apporter au « type maigre » une grosse somme dargent en cachette de Mme Edmond. En leffectuant, alors quil se perd en marchant, il fait la rencontre dun type isolé dans une cabane, mais très informé. Sur le chemin du retour, il fait une halte à lauberge de Pont-de-lEtoile où il discute avec une jeune fille passionnée par les « forces antagonistes ».
Ø LArtiste est massacré. [p.146-156]
Le Narrateur découvre lArtiste dans un sale état. Ils fuient. Ils demandent de laide dans un couvent.
Au couvent Sainte Jeanne [p.156-176]. Le Narrateur loge lArtiste au couvent en inventant un histoire pour justifier leur situation. Il travail dans le garage dun type qui adore la vitesse.
Dès que lArtiste est rétabli, ils reprennent la route. Pour le Narrateur, cest une assez belle vie. Cet idylle a une fin.
Halte au bistrot de Catherine et au château de M. Albert, cocu, où le Narrateur est embauché comme chauffeur LArtiste accuse le Narrateur de lui avoir fait les poches Conversation entre le Narrateur et lArtiste qui repensent à ses soirées où ils jouaient « avec le feu ». LArtiste révèle alors la vérité : il ne peut plus se servir de ses mains.
Deux jours et une nuit : ralentissement du rythme de la narration, qui est redevenu quotidien, accélération des événements. [p.219-fin]
Une journée dorage : excitation. Le Narrateur de coupe la barbe en public, par envie folle dexhiber sa « gueule de printemps ».
Le soir du jour suivant, le Narrateur et M. Albert apprennent lassassinat de la vieille Sophie (étranglement). On apprend lidentité de lArtiste, le meurtrier. Une battue est organisée. M. Albert invite le Narrateur à y participer. Le Narrateur retrouve seul lArtiste. Au petit matin, il le tue. Meurtre par amour.
Le moment de la narration ne se distingue pas du moment de lhistoire. Le présent de lindicatif correspond pour de bon au temps de lénonciation narrative : ce nest pas un passé déguisé.
Le présent joue parfois le rôle de limparfait dans un récit au passé :
§ valeur durative : « Je suis au bord de la route et jattends la camionnette qui ramasse le lait. » (1ère phrase du roman p.9).
§ valeur itérative : « Chaque fois, je joue à coup sûr, chaque fois je perds » (p.38)
§ habitude : « M. Edmond descend de temps en temps voir si tout va bien » (p.102)
Pour rendre le continuum du temps vécu par une conscience, Giono a présenté le monologue de son narrateur comme un tout, sans aucune séparation, chapitres ou « blancs ».
La transformation de la réalité : le Narrateur « gaze » à mainte occasion, cest-à-dire embellit, déforme, masque, ment. En « gazant », en jouant des rôles, en se racontant des histoires, les personnages de la fiction témoignent donc de diverses expériences fictives du présent. Raconter, cest « gazer », mais naturellement, raconter, cest aussi mentir : « Je lécoute et cest lhistoire dun saint quil me raconte » (p.70). Aux deux « éléphants », le Narrateur, ivre, « invente » lartiste en le racontant.
Double régime temporel : lenteur et vitesse
- la sage lenteur du Narrateur ou le bonheur dans la durée
- la vitesse de jeu de lArtiste ou la jouissance de linstant.
Loriginalité de Giono consiste alors à croiser grâce au présent deux modèles romanesques a priori fort éloignés lun de lautre : le récit picaresque (des aventures successives dans un espace ouvert) et le monologue intérieur (le courant ininterrompu dune pensée). Lhivers ferme les routes et notre voyageur simmobilise au moulin. Le picaresque nétait-il quun leurre ? La partie centrale du roman remet en tout cas sérieusement en question le chronotope de la route. Les vrais départs concernent bel et bien la vie intérieure, et avec des conséquences autrement plus tragiques.
Le langage : les modalités exclamatives (« Tu parles ! » (p.91)) et interrogatives, le lexique familier (« Ça la fout plutôt mal dans ce bled. » (p.84)) et les tournures agrammaticales donnent chair à cette parole, font vibrer cette voix, lui conférant une proximité gouailleuse.
Les dialogues rapportés dans Les Grands Chemins sont généralement des échanges de lieux communs. Cela renvoie à la vacuité de lexistence.
Le roman brouille les cartes grâce au présent : il mêle les deux plans de la narration et du discours rapporté, et il confond les différentes formes de discours rapporté. Cest lomniprésence du présent qui provoque ces confusions. Le soir de la tournée des bistrots, la confusion des voix traduit dautant mieux une situation conflictuelle, le dialogue de sourds dans le brouillard de livresse.
Un présent (de tout repos, croyait-on au début du récit) peut en cacher un autre (hanté par la violence, la démesure, le vertige mortel).
Le carpe diem : le Narrateur connaît ce plaisir qui consiste à se satisfaire de ce quoffre de jour présent, en se libérant du désir dobjets absents qui est facteur de trouble, dinquiétude : « je vois à travers mes propres arbres un petit bout de ciel très bleu. Quest-ce quil faut de plus ? Le matin, tout est beau » (p.30). Le chauffage de fesses au fourneau : « à mon avis cest là lhumanité » (p.142-146)
Lennui apparaît précisément comme une maladie du présent, comme une épreuve de la longueur des jours, comme un vacuité du moment.
Dans Des souris et des hommes de John Steinbeck, le leitmotiv des dialogues entre George et Lennie concerne le rêve dun avenir heureux. Lamitié du Narrateur et de lArtiste, au contraire, ne se projette pas dans un avenir commun : « Je fais très attention dans la conversation de bien séparer mes projets des siens. » (p.179)
Le roman propose un regard critique sur lactualité politique et un détournement ludique des attributs de la civilisation moderne : aucun journal, aucune radio, aucune auto ne saurait ainsi livrer dexpérience véritable du présent vivant. Le Narrateur nest pas coupé de toute information : journaux et radios maintiennent le contact avec le présent de la vie politique et sociale. Le présent socio-politique, étranger à lexpérience de lindividu, est sans rapport avec le présent de son vécu, de ses passions, de son ennui. « Au fond, il a raison. Je ne me tiens au courant de rien, mais jai tort. » (p.138). « en se passionnant pour les forces antagonistes, on doit jouir comme à la Catherine. » (p.145)
Le Narrateur accompagne physiquement cette courbe des saisons, en se laissant rituellement pousser la barbe pour lhivers et en la rasant joyeusement quand vient le moment de retrouver « sa gueule de printemps » (p.226).
Si le lecteur espérait être informé, dès lincipit, sur lidentité et le passé du Narrateur, il a de quoi être déçu. La curiosité du camionneur est limitée. (De même avec la femme du type maigre). Le curé, comme le lecteur, se heurte aux réticences du Narrateur : « Il veut savoir pourquoi jai quitté ma dernière place. Ce nest pas un mystère : cest que de temps en temps, jaime partir, cest simple. » (p.219). La question du passé est ainsi éludée : le Narrateur répond par un présent dhabitude. On sait simplement que le Narrateur à un « joli prénom » « plutôt simple » daprès Catherine (p.190). Les personnages de la fiction en savent plus que nous, lecteurs ! On sait simplement du Narrateur que cest un grand blond (p.114) âgé de 45 ans (environ) (p.194).
Lidentité et le passé de lArtiste : il a fait de la « tôle » (p.213) : cest là quil a appris bon nombre de tours de cartes. « [LArtiste] sappelait en réalité Victor André, né à Alger, de père et mère inconnus. » (p.230). « Je ne sais pas très exactement ce quil était » dit le Narrateur au sujet de lArtiste à M.Albert (p.231-232)
Le passé et le futur ne sauraient être cependant, bien sûr, être totalement occultés : mais quand ils sont mentionnés, cest avec le minimum de distance, en relation directe avec le présent vécu.
Le récit des Grands Chemins fait rarement référence au passé. Quand cela se produit, le retour en arrière est ponctuel, elliptique (cela concerne des éléments du passé fragmentaires, très incomplets), de faible portée (peu de distance temporelle entre le présent de référence et le moment passé) et de faible amplitude (la durée dhistoire couverte par le retour en arrière est limitée).
Expérience partagée : Lexpérience heureuse du présent est celle dun présent partagé : « Je lui dis quil fait sacrément bon au soleil et je vais jusquà avouer que cest très agréable dêtre ensemble. » (p.33). Cest le présent de lamitié.
Il y a dans les Grands Chemins des scènes bucoliques : repos sous les hêtres, musiques apaisante, nature bienveillante
LArtiste incarne lamour passionné de la vie au risque de la mort. « Je lui dit : "Tu jouais avec le feu", il me répond : "Naturellement !" (je retiens ce mot là) "Avec quoi veux-tu que lon joue ?" » (p.218). Cette réponse fait son chemin dans la tête du Narrateur : « Peut-être jusquà présent (Mais alors bon Dieu de bois, cest manque de réflexion, je vous jure) jai cherché à limiter mes pertes. ». « Cest un bien plus beau joueur que nous. Cest lui qui joue la vérité. Tricher loblige à miser lessentiel. Il est quelquun en plein. » (p.120)
La sécurité ne réjouit pas. Ce qui compte, pour le bonheur, cest de tout remettre en question. La jouissance consiste alors à risquer sa vie dans lintensité dun présent explosif, non à léterniser dans léquilibre dun bonheur simple. (Contrairement au présent épicurien). Le plaisir le plus démesuré consiste à se mettre soi-même en jeu.
LArtiste est la figure du Tentateur, qui arrache le Narrateur à la juste mesure dune vie équilibrée. La visite de lArtiste au moulin bouleverse le rythme paisible dune durée sans heurt : « Il naime pas me voir vivre comme les marmottes. » (p.105).
LArtiste symbolise une certaine hâte de vivre. Peut-on cependant être quelquun dans la brièveté de linstant immédiat ? Le verbe détat suppose un minimum de durée. Comment peut-on combiner la jouissance dans lintensification du présent et lextension du plaisir dans le temps ? Autrement dit, peut-on faire demeurer la joie ? La jouissance et la durée semblent à première vue contradictoires : pour vivre plus et mieux, il faut concentrer le présent dans linstant de la jouissance. Quand on se jette du haut dun pont, « ce qui est chouette, cest le temps quon met à tomber du pont. » (p.234)
Il ny a pas loin de la gestion de largent à celle de la vie même : le sang lui aussi séconomise ou se dépense.
Rien de tel quune route pour figurer laxe du temps : le point où je suis se déplace, aussi éphémère sur le chemin que linstant dans la durée. La route spatialise et vectorise le temps humain : létat des routes, droites ou tortueuses, désertes ou fréquentées, représente le destin de lhomme. Au carrefour, le voyageur dispose dune liberté de choix : « Nous pourrions descendre droit vers la nationale en dévalant la pente, mais on décide daller au village ».
Espace de hasards et de surprises, la route est par elle-même un espace de jeu. Qui va-t-on rencontrer ? Un berger ou une bergère (p.16) ? Un homme ou une femme (p.23) ? Un pêcheur ou un musicien (p.31) ?
A chaque étape, le bistrot est lendroit idéal pour satisfaire les besoins du corps (manger, boire, dormir), mais aussi, bien souvent, pour sinformer sur le village, senquérir dun emploi possible. Mais dautre part le bistrot est aussi le lieu divresse et de jeu, de violence latente, de perdition possible. Cest donc un lieu dexpérience.
Les plaisirs de la route et de la vitesse sont une forme de divertissement.
La mode est aux « surplus américains[3] ».
Le Narrateur aime lire. Le désir de lire détourne dautres désirs de jouer, de tricher, de tuer. Serait-ce parce quil aime lire que le Narrateur échappe aux folles envies qui saisissent sont double, insensible au prose de Montesquieu ? Le manque de lecture digne de ce nom dans la « cagna » du moulin explique en tout cas que naissent dautres désirs.
Le Narrateur constate lucidement que lartiste est une crapule : « le plus beau salaud que la terre ait jamais porté : la vache finie, voleur, menteur, égoïste, la saloperie incarnée, capable de tromper père et mère, de se vautrer dans la merde avec la joie dun truie. »
Les saisons : Lautomne est une saison divertissante parce quil propose de beaux spectacles sanglants : le rouge des pommes, des feuilles et du rouge-gorge, le tronc des pins « rouge comme du vin » (p.35). Quand le sang colore le paysage, on est moins tenté de le faire couler dans la vie. Voilà pourquoi M. V, lassassin dUn roi sans divertissement, ne tue pas pendant lautomne, et pourquoi lautomne est pour le Narrateur des Grands Chemins « un bon copain ». Le malaise se révèle pendant lhivers, saison de la blancheur uniforme qui efface le sang de la vie : « Lhivers est la saison des désirs. » (p.107)
Le Narrateur dit au sujet de lArtiste : « Il a des quantités de choses qui me déplaisent. Ce nest vraiment pas un homme de ce genre que jaimerais avoir pour ami. » (p.35)
« Il est difficile dêtre un monde tout seul. » (p.56-62)
La nuit de la bagarre : « Je suis aux anges. », « Cest une nuit du tonnerre ! ». (p62-66)
« Il ne sagit que dêtre Monsieur-tout-le-monde. Cest le meilleur moyen pour quon vous foute la paix. » (p.144)
« somme toute, le monde est bien fait » (p.215-226)
A la fin : « Nous sommes seuls, lArtiste et moi. [ ] Je sais que nous allons régler cette affaire à lamiable. »
« Cest beau lamitié » (phrase du Narrateur après avoir tué lArtiste).
« Joublierai celui-là comme jen ai oublié dautres. » (p.243)
« Le soleil nest jamais si beau quun jour où lon se met en route. » (p.243 dernière phrase)
ascèse : ensemble dexercices physiques et surtout moraux, réalisés généralement en vue dun perfectionnement spirituel.
hédonisme : doctrine qui prend pour principe de la morale la recherche du plaisir, de la satisfaction.
immanent : dont lêtre sidentifie à un autre être.
mortification : privation, souffrance quon simpose dans une intention spirituelle ou morale.
nihilisme : négation de toute croyance. (Système qui avait des partisans en Russie au XIXème siècle, et qui avait pour objet la destruction radicale des structures sociales, sans viser à leur substituer aucun état définitif.)
ontologie : connaissance de ce qui est, de lêtre en soi.
panthéisme : système de ceux qui identifient Dieu et le monde.
quintessencié : trop subtil
[1] Sujet de dissertation de mars 1999. Citation de Bergson.
[2] Les numéros correspondent aux paragraphes du texte. De 1 à 18 pour la 1ère conférence, de 19 à 41 pour la 2nde.
[3] Plus de détails : cf. p.209 du bouquin : un thème, trois uvres : Expériences du présent (Belin Sup.)
|